Article · 15 avril 2026 · Rodolphe Lenoir
La chronique de Rodolphe Lenoir, cofondateur d’IMPACT CONSULTANTS
Concurrencé par l’économie du temps - streaming, gaming -, le tourisme se réinvente autour de l’expérience. Concerts, parcs et événements deviennent des moteurs de déplacement.
Alors que la crise du Golfe est venue doucher les espoirs d’une année positive pour le tourisme, que les chiffres plongent dans le rouge et que l’inquiétude s’installe, l’annonce des concerts de Céline Dion apporte une grande bouffée d’air frais à l’industrie. Après l’effet Taylor Swift en 2024, les retombées économiques sont estimées à 1 milliard d’euros, essentiellement pour les acteurs du tourisme et du loisir.
« Mon premier concurrent, c’est Netflix », déclarait David Garcia, ex-directeur général de Port Aventura World. Cette phrase dit quelque chose d’essentiel : le voyage de loisir n’est plus seulement en concurrence avec d’autres destinations, il l’est avec toutes les façons de remplir le temps libre - celles qui sont immédiates, infinies, personnalisées et sans logistique. La bataille ne se joue plus uniquement sur le wallet, mais sur un actif plus rare : le temps disponible.
Deux signaux se détachent. Le temps libre existe, mais il est déjà pris : aux États-Unis, l’American Time Use Survey mesure 5,1 heures quotidiennes de « leisure and sports » en 2024, dont 2,6 heures de télévision. Et le streaming s’est imposé comme le réflexe par défaut : 40,3 % de l’usage TV total en juin 2024 selon Nielsen, 46 % un an plus tard. Le gaming joue la même fonction d’aspiration du temps, avec un marché mondial estimé à 187,7 Md$ en 2024 par Newzoo. L’attention est déjà allouée : le travel n’arrive pas dans un espace vide, il doit déloger des habitudes puissantes.
Pourquoi se déplacer quand le meilleur du divertissement est à portée de clic ? Parce que certains besoins se satisfont mal sur écran :
C’est exactement ce que vend le travel de loisir : une expérience difficilement substituable. Le travel se rapproche d’un modèle « entertainment », pendant que l’entertainment se rapproche d’un modèle « destination ». Après une baisse forte liée au streaming, le marché de la musique est reparti grâce aux concerts, portés par les générations Y et Z : le marché a doublé en 20 ans et le live représente désormais 60 % du chiffre d’affaires de l’industrie musicale.
Le mouvement le plus révélateur est celui des parcs : ils ne cherchent plus seulement à maximiser la fréquentation « day trip », mais à allonger la durée de séjour, augmenter la dépense par visiteur et transformer une attraction en destination. Chez Disney, la nomination de Josh D’Amaro, issu des parcs, à la tête de la division Experiences marque un tournant : le tourisme devient le moteur de croissance prioritaire du groupe. PortAventura World, de son côté, poursuit son déploiement en destination avec quatre nouveaux hôtels en trois ans. Le rapport TEA/AECOM note que le Top 20 des parcs EMEA dépasse pour la première fois les niveaux pré-pandémie - 66,2 millions de visiteurs en 2023 contre 64,5 millions en 2019 - tout en augmentant la dépense par tête.
Ce que cela change, c’est l’économie du modèle : on ne vend plus un billet mais un séjour ; plus un parcours mais une promesse ; plus une attraction mais un univers - hôtels, restauration, retail, expériences premium, événements saisonniers. C’est, au fond, une réponse directe à Netflix : si l’expérience est plus forte dehors que dedans, alors la logistique redevient acceptable.
Si les parcs deviennent des resorts, l’événementiel devient un moteur de mobilité. Live Nation qualifie 2024 de plus grande année du live music, avec des revenus record au-delà de 23,1 Md$, 151 millions de fans connectés à environ 54 000 événements. L’Eras Tour de Taylor Swift est estimé à 2,2 Md$ pour plus de 10 millions de fans sur 149 shows. L’intérêt pour le travel n’est pas la billetterie : c’est l’économie périphérique - transport, hôtels, restauration, commerce. La Réserve fédérale américaine elle-même a cité, dans son Beige Book de juillet 2023, le meilleur mois de revenus hôteliers à Philadelphie depuis la pandémie, « en grande partie » grâce aux concerts de Taylor Swift.
Le travel de loisir se recompose autour d’un empilement de valeurs :
Ce n’est plus un simple séjour, c’est une chaîne d’expérience. La « bulle Disney » en est l’illustration parfaite : en contrôlant chaque maillon, du trajet aéroport au pass coupe-file, l’opérateur maximise ses revenus et la valeur perçue, le client acceptant un premium pour l’absence totale de friction. Et cette chaîne compresse le temps : un concert ou un week-end resorté se consomme à date fixe. Cette contrainte crée de la valeur - rareté, urgence, disposition à payer.
Le loisir n’est plus un à-côté du voyage : il en devient le moteur. Parce que la concurrence ne se joue plus entre destinations mais entre formats de temps libre, et que la prochaine décennie du travel se gagnera moins par l’addition d’offre que par l’orchestration d’expériences. Notre conseil principal : ne subissez pas l’économie du loisir, pilotez-la.
Une chronique de Rodolphe Lenoir - cofondateur d’IMPACT CONSULTANTS. Publiée dans TourMaG le 15 avril 2026.
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